Julien Toullec
14 Jul 26
•
3 minutes

Retour de la spiritualité : une analyse critique

Pourquoi la spiritualité revient-elle en force ? Entre quête de sens et « fast spiritual », une analyse critique éclairée par Guénon et Comte.

Le retour à la spiritualité dans le monde actuel ?

Un regard critique et une perspective de réflexion

Le réenchantement du monde

Nous assistons aujourd’hui à un retour de la spiritualité. C’est un fait de société qu’on ne peut plus ignorer. Il reflète une aspiration ainsi qu’une crise existentielle collective, et prend la forme d’une nébuleuse parfois difficile à identifier. Cette néo-spiritualité revêt en effet des aspects divers et variés. Certains d’entre eux sont positifs car ils visent un réenchantement du monde, contrastant avec le matérialisme philosophique qui a peu à peu pris, ces derniers siècles, une place prépondérante dans le paysage philosophique occidental. Comme l’a parfaitement montré René Guénon, la dernière période historique dominée par la spiritualité est le moyen âge. L’Europe de l’époque médiévale s’abreuvait des sciences traditionnelles que sont l’astrologie, l’alchimie, dans un cadre régi par l’Église. Hildegarde de Bingen est un exemple frappant de cette complémentarité harmonieuse entre les exigences de la foi, de la pratique monastique et de l’exercice de ce savoir traditionnel, médicinal, astral et symbolique. Cette synergie du beau moyen âge sera cependant ternie par l’esprit de la renaissance qui marque l’émergence de l’esprit scientifique moderne. Dans son ouvrage phare, La crise du monde moderne, Guénon précise les conséquences de cette exclusivité réservée aux sciences profanes : « l’accumulation d’hypothèses sans fondement, qui se détruisent incessamment les unes les autres, et de vues fragmentaires qui ne peuvent conduire à rien, sauf à ces applications pratiques qui constituent la seule supériorité effective de la civilisation moderne ».

Humanisme et scientisme : la critique de Guénon

Le jugement sévère de Guénon peut être, de notre point de vue, compensé par les avancées scientifiques les plus contemporaines, qui ouvrent à nouveau sur la perspective d’un retour au sacré, et sur lesquelles nous reviendrons. Il n’en demeure pas moins que le maître à penser du pérennialisme pointe justement du doigt les effets délétères de l’humano-centrisme : « Il y a un mot qui fut mis en honneur à la Renaissance, et qui résumait par avance tout le programme de la civilisation moderne : ce mot est celui d’humanisme. Il s’agissait en effet de tout réduire à des proportions purement humaines, de faire abstraction de tout principe d’ordre supérieur, et, pourrait-on dire symboliquement, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre ». Ces derniers mots ne sont pas exagérés : il suffit de penser aux avancées prométhéennes de la civilisation occidentale ces cinq derniers siècles, qui a peu à peu découvert le reste du monde, à travers les grandes découvertes, les diverses colonisations, pour insuffler le vent du progrès matériel et technique. Ces avancées ont été accompagnées par ce que l’on pourrait nommer le « scientisme », idéologie selon laquelle la science est vecteur d’un progrès tout à la fois moral et matériel. Elle trouve son expression la plus complète, pour ne pas dire la plus caricaturale, dans le positivisme d’Auguste Comte. À l’ère théologique, puis métaphysique, était censée succéder une époque ultime dans le devenir humain : l’âge positif, triomphe ultime de la science. Dans l’optique de Comte, il reste à l’esprit humain le soin de « terminer le système des sciences d’observation en fondant la physique sociale » (note). On trouve encore une trace de cette déification de la science par l’adage suivant : « je ne crois pas en Dieu, mais en la Science ». Cette rationalisation à l’extrême fait fi d’un des besoins les plus naturels de l’homme : le besoin de croire, ou tout simplement d’envisager une transcendance.

L’autre problème de cette idéologie est qu’elle se heurte à certaines avancées scientifiques actuelles. [À RÉÉCRIRE : ne vont cep ont également, comme chacun sait] D’autres sont bien plus critiquables. Certaines pratiques ou tendances sont même dangereuses, car elles dirigent leurs adeptes vers des voies risquées, tant sur le plan psychologique que sur le plan éthique. Avant de développer ces deux aspects, nous allons introduire notre propos par un rappel historique fondamental.

De la mouvance new age au « fast spiritual »

Comme nous l’avons mentionné, le monde a connu une très grande phase de progrès technique. Ce progrès a amené l’humanité à connaître une amélioration de ses conditions de vie matérielles, un accroissement de la durée de vie, et davantage de temps, voire trop, pour soi. Le mouvement hippie, dans les années 60, a vu se développer la mouvance new age, qui s’enracine dans diverses sources : la théosophie de Blavatsky, la psychologie analytique de Jung, d’autres mouvements plus à la marge comme l’anthroposophie de Steiner. Aujourd’hui, nous en sommes arrivés à une flopée de courants et de pratiques extrêmement diverses : les thérapies brèves, le néo chamanisme, les coachings en tous genres, les soins énergétiques… À ce sujet, nous avons constaté :

  1. Un manque de culture philosophique et spirituelle tout à fait regrettable. On ne compte plus le nombre d’influenceurs(ses) qui recopient des citations d’auteurs, de maîtres spirituels ou autres personnages sans vraiment les connaître : Jung, Lao Tseu, Gandhi, Bouddha, tout y passe pour nourrir un prêt à penser. Le fast food a son corollaire : on peut aisément parler d’un « fast spiritual » pour désigner cette tendance.
  2. Le danger du manque de formation en psycho pathologie. Quelques praticiens de médecines alternatives ou de soins dits « énergétiques » précisent que leurs pratiques ne remplacent pas un rendez-vous chez un médecin ou un psy. Cette précaution n’est malheureusement pas toujours au rendez-vous et des personnes désespérées font appel à certains charlatans peu scrupuleux, davantage intéressés par le porte monnaie que par le bien être de leurs patients.
  3. L’emprise psychologique. Les thérapeutes alternatifs peuvent être maladroits malgré de bonnes intentions, ou dans le pire des cas malveillants. Cette tendance peut également se retrouver d’une manière insidieuse, à travers l’effet barnum. Il se traduit par des injonctions de certains coachs, peu enclins à prendre en compte l’histoire personnelle et les besoins profonds de leurs élèves.

Encourager l’autonomie et la réflexion personnelle

La critique que nous formulons est d’autant plus nécessaire qu’elle rejoint le constat d’un nombre grandissant de thérapeutes ou d’intellectuels, inquiets de voir cette déferlante faire fi de règles morales fondamentales. À cela s’ajoute le souhait de proposer à nos lecteurs des pistes de cheminements, dans le cadre d’un encouragement à l’autonomie et à la réflexion personnelle.

Plus que jamais l’adage du Bouddha est d’actualité :

« Ne te fie pas aveuglément aux paroles d’autrui, fût-il bouddha. Observe ce qui t’apporte personnellement le contentement, la lucidité et la paix. »

L’homme cherche ainsi à comprendre le sens de l’existence depuis l’aube de l’humanité. La néo-spiritualité n’invente rien. Au mieux, elle s’adapte à notre société actuelle. Les traditions et les grands penseurs d’antan nous offrent des perspectives passionnantes que nous vous proposons d’explorer ou de redécouvrir.

Note : Auguste Comte, Cours de philosophie positive, leçons 1 à 45, présentation et notes par Michel Serres, François Dagognet, Allal Sinaceur, nouvelle édition revue et corrigée.

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